version anglaise Voyage au Pays d' Hazel Karr Hazel Karr's Picture Book

Peinture contemporaine
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Ma famille

Mon grand-père, A.M. Fuchs, mon Zeida, était un personnage flamboyant , sûr de lui, enjoué, plein de panache malgré sa petite taille. Quand à Vienne, il voulait traverser une rue, il brandissait sa canne et les voitures apeurées s'arrêtaient pour le laisser passer .

Ce que je vous raconte là, m'a été raconté par ma mère, sa fille Lola , une blonde aux yeux bleus d'une beauté étonnante qui ne ressemblait à aucun de ses deux parents bruns aux yeux noirs.

Elle me racontait que AM Fuchs était le correspondant à Vienne du journal le Jewish Daily Forwards, publié à New York et qu'il gagnait beaucoup d'argent, car payé en dollars. Zeida Fuchs aimait le luxe et ramenait de ses promenades a travers Vienne des tapis persans , de beaux meubles, des tapisseries.

Tous les matins, ma grand-mère Sonia Fuchs née Poltron, que j'appelais Baba Shana parceque, bébé, je n'arrivais pas à prononcer le S, faisait le grand ménage .En compagnie de ses bonnes, elle retournait les matelas, poussait les meubles, secouait les draps et les tapis par la fenêtre . Et comme un chat mon Zeida se glissait en dehors du bruit et de la fureur et allait se réfugier dans un de ces cafés cossus de Vienne où l'on peut rester toute la journée et là, il écrivait. Si en rentrant à la maison, il déçidait qu'une des chaises de ce café lui plaisait, il la mettait sous le bras et partait avec et personne n'osait rien lui dire (me racontait Maman).

Mes grand parents s'étaient rencontrés à New York dans la New York Public Library. Elle et sa famille venaient d'Odessa et lui d'un petit shtetl de Galicie où ses parents étaient boulangers. Fuchs est tombé amoureux de Sonia qui était très belle et très talentueuse ( elle avait appris à jouer du piano toute seule et aurait voulu être pianiste classique )

Sonia n'était pas si amoureuse que ça de Fuchs (me racontait Maman) car il n'était pas très grand, pas très beau mais -----il portait des gants blancs. Et ça ( me racontait Maman ) ça c'était irrésistible! Alors elle a planté là sa famille et s'est enfuie avec lui à Vienne.

Au début ils étaient sans le sou et furent aidés par le poète Melech Ravitch qui recueillait tous les écrivains Yiddish égarés à Vienne, jusqu'à ce que Fuchs se fasse embaucher par The Forwards et trouve le bel appartement sur la Semper Strasse d'où la famille devait se faire chasser par les Allemands des années plus tard.

L'enfance de Lola fut très heureuse. Ses seuls griefs étaient qu'elle n'avait droit ni à un arbre de Noël, ni à un petit chien .

La famille allait tous les ans passer l'été à Venise . Et là, Lola aimait rôder sur la plage du Prado, nager, et aussi faire des misères à un certain petit Guido, notamment en lui coupant tous ses beaux cheveux .

Lola fut inscrite par son père au mouvement Sioniste de gauche Hashomer Hazair, et les enfants étaient emmenés faire de longues randonnées dans les froides montagnes autour de Vienne pour les préparer à la chaleur étouffante des déserts d'Israël. On ne leur donnait pas d'eau parce que "il n'y a pas d'eau en Israël "

Puis quand elle a eu 18 ans, ce fut l'Anschluss.

Lola était là, dans la rue, quand Hitler et ses troupes ont fait leur entrée à Vienne acclamé par les foules. Elle m'a dit que, si elle avait eu un revolver, elle aurait pu l'abattre. Au lieu de ça, elle est partie en courant à la maison pour dire à son père ; "Papa ! Nous devons partir d'içi! " Son père a répondu qu' il était un bon citoyen qui payait ses impôts et qu'il n'y avait aucune raison de s'enfuir.

Quelque temps après, elle passait la soirée chez des amis. En quittant l'appartement elle a vu des soldats Allemands qui montaient l'escalier. Au lieu de tenter de s'enfuir elle est remontée prévenir les autres et s'est fait arrêter avec eux. Elle se souvient avoir été emmenée à un poste de Police où on lui a dit de se mettre à genoux et de laver un parterre qui était propre de toute façon. On lui a demandé qui étaient ses parents . Elle leur a dit et ils se sont fait arrêter à leur tour. La famille a passé quelque temps en prison et a pu être relachée grâce au Forwards qui a payé beaucoup de dollars pour cela. "Lolinka ! Quelle mauvaise mine tu as!" s'est exclamé Fuchs en retrouvant sa fille. "Papa, tu n'as pas si bonne mine que ça toi-même" répliqua-t'elle. Quand à Sonia, elle ne voulait pas quitter la prison, elle avait été très heureuse là-bas à bavarder avec les autres femmes et sans aucun ménage à faire.

Ils furent ramenés à leur appartement, un SS armé leur donna une heure pour faire leur bagages, on les emmena à la gare et on les mit dans un train pour Paris. Dans le train, Fuchs jeta les clefs de l'appartement par la fenêtre et pour le reste de sa vie il ne voulait plus entendre parler de Vienne. Contrairement à Lola qui en parlait sans cesse et qui, des millions d'années plus tard, nous a emmenés, Papa et moi, voir la ville de son enfance. Nous sommes même allés à Semperstrasse où les voisins de palier occupaient alors tout l'étage.

Ils sont donc arrivés à Paris où ils ont menés la vie de bohème, hôtels, restaurants, théâtres, musées. Un jour, ils étaient assis à une terrasse de café, Place de la République. Quelqu'un leur a présenté un homme en costume défraîchi qui se disait peintre et qui a beaucoup insisté pour qu'ils aillent voir son atelier juste à côté. Fuchs a refusé catégoriquement de bouger. Sonia dût lui donner un coup de pied sous la table pour qu'au moins il paie son café à ce pauvre homme. Cet homme était Chaim Soutine--- (me racontait Maman )----

Lola ne voulait pas rester à Paris. Fuchs avait deux frères à Londres et elle pensait qu'ils pourraient l'aider à obtenir des papiers pour un certain Ernst Ehrenfeld qu'elle avait épousé à Vienne contre la volonté de son père. Il avait interdit à sa fille d'habiter avec ce bon à rien qui se disait écrivain et il suivait sa fille dans les rues pour être sûr qu'elle ne le rencontrais pas. Lola voulait faire sortir Ernst de Vienne. Elle laissa sa mère en train de sangloter sur le lit de l'hôtel et partit toute seule à Londres, où elle débarqua sur le seuil de la maison de son oncle Shia . Ses parents la suivirent assez vite. Grâce à quoi ils échappèrent à la rafle du Veld'hiv et aux camps de concentration.

Un jour à Londres, A.M.Fuchs mit son chapeau, ses gants, prit sa canne et emmena sa fille rendre visite à Esther Kreitman, écrivain connue ( dans la communauté Yiddish ) et soeur ainée de ces écrivains encore plus connus, Israel Joshua et Isaac Bashevis Singer.
Une famille royale rendant visite à une autre famille royale.
Esther devint ma grand-mère.

Et, à présent je dois parler de l'autre côté, le côté sombre de ma famille.

Pour moi, bien sûr, ma grand-mère n'était pas l'écrivain Esther Kreitman mais Buba. Parmi mes tout premiers souvenirs, il y a la maison de mes grand parents à Londres. Une maison froide , humide, morne, lugubre.

Ma grand-mère était petite, boulotte, toujours habillée de sombre, ses cheveux noirs se dressaient de chaque côté d'une raie blanche comme tracée à la craie, et ses yeux bleus étaient si pâles qu'ils en devenaient presque transparents. Elle me faisait un peu peur. Mon grand-père Zeida ( ça fait Zeida no. 2 ) était par contre un personnage assez jovial.
Nous nous entassions près du feu de cheminée de la cuisine qui ne semblait jamais rien chauffer. Il dût y avoir des journées claires et ensoleillées ,mais je ne m'en souviens pas. Je ne me souviens pas non plus que ma grand-mère m'ait prêté la moindre attention. Pas le genre de grand-mère juive qui vous fait des apfel strudel.

Elle a du considérer mon existence comme un désastre parce que c'était la raison pour laquelle mon père avait épousé ma mère.
Car, et cela je le sais parce que j'entendais des conversations qui ne m'étaient pas destinées, Esther avait toujours pensé que son fils et elle passeraient le restant de leurs jours ensemble, assis à la table de cuisine en train d'écrire.
Alors l'irruption de Lola dans leur vie feutrée était pour elle une catastrophe .

Car, durant cette fameuse première visite, mon père a été bouleversé par la beauté de Lola et aussi par le "chutzpah" (impertinence) avec laquelle elle parlait à son père, lui qui s'adressait à sa propre mère avec tant de déférence. A l'époque, Lola était encore mariée, alors Esther pensait quil n'y avait aucun risque à proposer que Maurice lui fasse visiter Londres . Son fils n'était pas du genre à avoir des relations avec une femme, mariée ou non .
Ce fut son erreur fatale.

Car je suis arrivée , Lola a divorcé, et mon père aimait décrire la scène où, debout dans la cuisine où tout se passait, il a mis son bras autour des épaules de Maman, et à cet époque ça voulait dire : nous allons nous marier.

Autour du feu de cheminée, je me souviens de Lola dans l'auréole blond de ses cheveux et Esther couronnée de ses noires frisures en train de se dire des choses pas vraiment gentilles, tandis que mon père,un long,timide jeune homme incertain, perché incomfortablement sur un tabouret, ne savait pas comment s'y prendre avec ces deux femelles, la première pensant qu'elle l'avait sauvé des griffes d'une mère abusive, l'autre qu'on lui avait volé son fils.

Maurice aimait sa mère et pensait que sa mission dans la vie était de s'occuper d'elle, de la protéger, alors le fait de tomber amoureux de Lola était d'une certaine manière une catastrophe pour lui aussi. Je pense que toute sa vie, il s'est senti coupable.

Durant la guerre, Maurice travaillait pour The Daily Telegraph et plus tard, Reuters et aussi pour la BBC qui lui a demandé de changer de nom car d'après eux, Kreitman était imprononçable. Il est donc devenu Maurice Carr.
Après la guerre, on l'a envoyé comme correspondant à Paris et c'est comme ça que j' ai vécu ma petite enfance dans une minuscule chambre d'hotel du Quartier Latin où Maman faisait la cuisine sur un réchaud .

Je continuais à avoir peur d'Esther. La dernière fois que je l'ai vue j'avais dans les 12 ans, j'étais seule dans l'appartement où nous avions finalement emménagés. On a sonné à la porte , j'ai ouvert, elle était là, encore plus blanche que d'habitude. "Laisse moi entrer "a t-elle dit "je vais m'évanouir". J'étais étonnée, car mes parents ne m'avaient jamais dit de ne pas la laisser entrer. Et j'étais aussi blessée qu'elle sente le besoin de se montrer si théâtrale.

Quelques années donc, après que nous nous soyons installés à Paris, Zeida Fuchs et Baba Shana ont quitté Londres pour aller vivre en Israël.

Ils ont trouvé à Hadar Josef, une banlieue de Tel Aviv, un minuscule appartement au deuxième et dernier étage d'une petite maison. Il fallait passer par le balcon du voisin pour y accéder. Là, Fuchs écrivait debout à une écritoire. Quand, quelques années plus tard l'Etat a voulu donner une maison à son grand écrivain, Sonia ne voulait pas en entendre parler. Elle aimait le minuscule appartement ---il y avait si peu de ménage à faire.

Puis en 1967, avec mes parents, nous sommes allés vivre en Israël pendant quelques années. On a loué une petite maison à Jérusalem, un endroit merveilleux avec un jardin où je passais des heures à contempler le ciel qui était d'un bleu mauve le jour, et d'un noir-violet la nuit, couleurs de ciel que je n'ai jamais vu ailleurs.

Zeida et Baba Shana venaient souvent nous rendre visite et il y avait des après-midi mémorables où tout le monde hurlait son opinion ---oui ou non Raskolnikov avait-il le droit de tuer la vieille femme ?

Baba Shana n'aimait pas le ménage, mais elle était une cuisinière hors pair. Voilà une grand-mère qui savait faire un apful strudel !

Baba Shana et Zeida aimaient marcher et au cours d'une de ces longues promenades, Sonia s'est fait renverser par une voiture et est morte sur le coup.

A l'époque nous étions repartis vivre à Paris, mais là, Maman sentit qu'il fallait revenir en Israël de façon définitive pour être près de son père.
Comme c'était le voeu de Papa depuis longtemps, il s'est arrangé avec son journal The Jerusalem Post et nous voilà partis - cette fois pour Tel Aviv.

Mais il fallait trouver un endroit où habiter, alors Maman et moi sommes allées en éclaireuses chercher un appartement. Lola voulait un appartement avec vue sur la mer. Les agents immobiliers lui ont dit que c'était absolument impossible. Alors elle en a trouvé un. Il était magnifique et tous les soirs le soleil se couchait à l'horizon sous nos fenêtres.

Puis mon père est arrivé avec Alfred, le chat, qui avait fait le voyage en avion sur ses genoux. Il n'aimait pas Alfred à ce point là mais les ordres étaient de venir avec Alfred ou pas du tout.

Alfred prit l'habitude d'aller tous les après-midi prendre le thé avec l'un ou l'autre de ses voisins ou amis.
Il vecut heureux jusqu'à la fin de ses jours.

Et nous aussi ?

Peintures de Lola Carr
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