version anglaise Voyage au Pays d' Hazel Karr Hazel Karr's Picture Book

Peinture contemporaine
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Je vis entourée de fantômes qui flottent autour de moi. Ceux de ma famille.
J'ai fait les portraits de ces disparus non pas pour les exorciser - car ce sont de bienveillants fantômes-mais pour les fixer sur une toile, tels des papillons. Des papillons fantômes. Il y a juste un ou deux portraits de moi, petite fille,et je ne suis pas un fantôme. Not yet.

 

Jean-Claude Grumberg
10 Janvier 2019

Familles, je vous aime !

Dans ma famille, aussi bien bien du côté maternel que du côté paternel, on est tailleur - dans tous les sens d'ailleurs - tailleur pour hommes et dames indifféremment. Mon grand-père maternel, du côté de ma mère donc, Baruch de son prénom, commença, dit-on, au XIXème siècle, sa carrière de tailleur dès l'âge de quatre ans et demi à Brody, sa ville natale, en Autriche-Hongrie à l'époque. Que faisait-il à quatre ans et demi dans un atelier ? Sans doute ce que je fis moi-même à Paris dès l'age de quatorze ans et demi, certificat d'études en poche. C'est à dire balayer l'atelier après avoir trié les déchets de tissus et, l'hiver, allumer le feu dans le Godin. Du côté de mon père, à Galatz, Roumanie, on était également tailleur bien sûr, de père en fils, et ce jusqu'à ce que mon père, et son père, tailleur également, furent expédiés de Paris à Drancy et de Drancy à vous savez où ...  Ma mère, elle, devint finisseuse en confection pour hommes. Et moi-même donc, tout naturellement, je devins apprenti dans un atelier pour dames où mon incompétence fit merveille. Il y a ainsi dit-on, dans chaque famille, un mouton noir qui surgit afin de briser la tradition. Ma carrière de tailleur ainsi brisée dans l'œuf, je m'efforçais par la suite de devenir comédien.

C'est à ce moment, il y a près de cinquante ans donc, que je fis connaissance d'Hazel Karr. Tout cela en dit long sur nos ages respectifs, je sais, mais comment faire, les décennies s'amoncellent et se succèdent sans même que l'on s'en aperçoive, enfin ... Hazel tentait également, à cette époque lointaine, de devenir comédienne. Elle joua même, elle, un grand rôle dans une grande pièce classique yiddish, en yiddish s'il vous plait. Et ce fut justement à propos du yiddish, de la langue yiddish, de la littérature yiddish, qu'on jugeait moribonde, qu'un jour, à la terrasse d'un café, près du Théâtre de la Renaissance, qu'elle m'apprit incidemment que l'auteur dont je lui parlais, auteur de langue yiddish que je lisais avec passion, qui n'était pas décédé, qui vivait et écrivait à New York, et qui se nommait  ... elle m'interrompit à cet instant et me dit : Singer. C'est mon oncle. Ton oncle ? Oui le frère de ma grand-mère paternelle.

À y bien réfléchir, la famille d'Hazel était somme toute comme la mienne. À la seule différence notable qu'au lieu d'être tous tailleurs, ils étaient tous écrivains, et écrivains de langue yiddish.

Ce fut sa grand-mère, l'aînée des enfants Singer qui se mit à écrire. Puis son frère Israel Joshua a commencé à publier des nouvelles dans l'un des nombreux journaux yiddish destinées aux lecteurs avides de nouvelles réalistes, fantastiques, politiques, sociales, familiales, passionnés qu'ils étaient tous de littérature. Et puis il publia de grands romans sociaux en yiddish avant d'être traduit partout dans le monde, si bien que ses livres en yiddish devinrent des best-seller, d'abord en Pologne, puis à New York, lieu où à l'époque les familles de tailleurs, de casquettiers, de cordonniers, de malades et de docteurs, les uns et les autres, tous avides de livres, yiddish ou autres, tous lisant, soucieux de savoir ce qui se passait encore en Pologne ou ailleurs en Europe, continent qu'ils venaient de quitter et qu'ils rêvaient, pour certains de retrouver, et pour d'autres de fuir à jamais. Tous parlant, rêvant de changer le monde et, qui sait, d'écrire eux-mêmes en yiddish des livres pour les autres lecteurs yiddish restant en Europe avant que la catastrophe ne s'abatte sur eux et les emporte.

Ensuite le plus jeune des enfants Singer, Isaac Bashevis lui-même, émigrant à New York pour échapper à  l'antisémitisme et rejoindre son frère l'écrivain à succès, se mit à écrire à son tour et il devint, en yiddish s'il vous plait, prix Nobel de littérature. Et il fit - ô miracle ! - son discours de remerciement au jury Nobel, au Roi et à la Reine de Suède son discours en yiddish, oui, oui, qu'il en soit remercié à jamais.

L'ainée des Singers, Esther, la grand-mère d'Hazel - je sais, je sais, les histoires de famille sont difficiles à suivre, à vivre également, et à écrire, surtout quand on est moyennement doué - la grand-mère d'Hazel, donc, épousa le fils d'un diamantaire. Tout naturellement leur fils Maurice, le père d'Hazel, devint à son tour écrivain à Londres où lui et ses parents étaient réfugiés. Il traduisit du yiddish le livre de sa mère La Danse des Démons, il fut le premier à traduire une nouvelle de Bashevis qu'il fit publier dans un livre, Jewish Short Stories of Today, avec également une nouvelle de Joshua et une d'Esther, traduites par lui. Il abandonna ensuite le yiddish pour l'anglais, anglais qu'il s'efforça d'écrire comme on écrit en yiddish, simplement.

Et c'est tout naturellement qu'Hazel, devenue peintre, traduisit de l'anglais le récit de la vie de son père, donc le récit de la vie de la famille Singer. Récit qui fut publié dans sa traduction en France quasiment en même temps que les histoires yiddish et fantastiques que sa grand-mère avaient écrites près d'un siècle auparavant. Vous me suivez ?

Son fils, donc, j'y reviens, à Londres ou ailleurs, rencontra une jeune femme, Lola, également fille d'un énième écrivain yiddish, A. M. Fuchs, qui devint, par la grâce de l'amour partagé, la maman d'Hazel. Celle-ci, toujours par amour, ne devint pas, à ma connaissance, auteur yiddish, mais elle devint peintre yiddish, comme Hazel allait le devenir plus tard à Paris.

Et Lola, la maman d'Hazel, se mit à peindre comme on écrit, comme on écrit dans la famille en yiddish, ou en toute autre langue. Elle se mit à peindre les lieux, les êtres, les hommes et les femmes, pour qu'ils ne disparaissent pas tout à fait, pour qu'ils laissent une trace. Elle se mit à peindre les voyages qu'elle avait faits ou qu'elle rêvait de faire, ses amours, ses espoirs, son désespoir. On peut voir sur ses tableaux Vienne. Vienne à l'époque de sa splendeur, du temps où Vienne était encore Vienne, capitale, que dis-je, joyau de l'Europe intellectuelle et morale. On peut voir aussi ses rêves et ses cauchemars, et déchiffrer ses pensées les plus secrètes. Elle a peint ainsi, à son insu, pour que les temps heureux ne disparaissent pas sous l'horreur et le crime des temps malheureux. Elle a peint comme les Singer et les autres, les centaines de milliers d'auteurs de langue yiddish ont écrit, et Hazel, par fidélité, par amour de la famille sans doute changea son style et se mit à peindre elle-même afin que les disparus resurgissent. Elle se mit à peindre les parents de ses parents et les fit revenir afin qu'ils habitent les lieux où la vie continue. Elle se mit à peindre pour que les disparus ne disparaissent pas tout à fait, pour que ceux même qui disparurent paisiblement, embarqués par l'oubli, pour que ceux-là aussi ne disparaissent pas, et même réapparaissent.

Hazel, d'un pinceau léger, avec la délicatesse que sa mère lui a léguée, a sauvé du naufrage et de l'oubli et redonné vie aux ombres dont elle a peuplé ses toiles et qui ornent les murs de sa demeure. Par la grâce et la précision de son trait elle a reconstitué sa famille, la famille Singer. A voir les œuvres, réunies côte à côte, les œuvres de la mère et de la fille, on peut voir toute une famille réunie de nouveau qui, de mur à mur, se parle en yiddish. Famille dont la patrie est l'art, dont les drapeaux sont des tableaux et dont la loi est inscrite dans des livres que plus personne ne peut lire ou comprendre.

Familles, c'est ainsi que je vous aime !

 

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