version anglaise Voyage au Pays d' Hazel Karr Hazel Karr's Picture Book

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Le texte qui suit est la traduction de l'Anglais par Hazel Karr d'un chapitre du Mémoire de son père Maurice Carr, écrivain et journaliste, qui à l'age de 13 ans en 1927 partit de Londres avec sa mère Esther Kreitman visiter sa famille maternelle en Pologne à Swider près de Varsovie où la communauté littéraire yiddish aimait à se réunir pendant les mois d'été. C'est là qu'il rencontre ses deux oncles, Israël Joshua Singer et Isaac Bashevis Singer. Ce dernier, des années plus tard, devait recevoir le Prix Nobel de Littérature (1978). Mais là nous sommes en 1929 et ces deux futurs grands écrivains sont encore tout jeunes...

... Le train entre en gare centrale de Varsovie. J'aide ma mère à descendre les trois marches jusqu'à la plate-forme. Nous nous mêlons au flot de passagers qui s'écoule vers la sortie.

Cela me vient en un éclair, je sais qui est ce grand jeune homme maigre, pâle comme la mort aux cheveux roux, aux énormes yeux bleu pale, aux lèvres minces et aux grandes oreilles que je vois debout là-bas, près de la locomotive, le regard perdu. C'est lui le jeune frère de maman, celui qui au cœur de la nuit, grimpait dans le lit de sa grande sœur Hindele. Elle, terrifiée par les esprits malins qui sévissaient dans le noir, l'attirait avec une promesse à laquelle il ne pouvait résister, elle lui raconterait une histoire. A présent, ma mère fixe Yitchak adulte comme si elle n'en croyait pas ses yeux. Lui fait un pas en avant, décoche dans sa direction deux bisous, qui chacun loupe chaque joue, et s'en va à grands pas. Nous lui courrons après, jusqu'à une autre gare, où nous montons dans le wagon d'un petit train poussif qui sort lentement de la ville en haletant. Il s'arrête de temps en temps pour laisser descendre des voyageurs huppés, en ténue de sport qui partent en villégiature dans leurs datchas. Après, dans le train il ne reste plus que des Juifs en caftans noirs avec leurs papillotes qui dansent au rythme de leurs grandes discussions et nous.

Nous descendons sur une plate-forme au milieu de nulle part. Il y a un panneau marqué SWIDER. Nous nous mettons en marche, le sable est chaud sous nos pieds, Nous arrivons à une forêt de pins et entrons dans une propriété entourée d'une clôture. Tout d'un coup Yizhak n'est plus à nos cotés mais debout devant nous, mais il est plus grand et plus âgé, le visage émacié est devenu beau, les oreilles sont toujours grandes et décollées mais ne font plus penser à des ailes de chauve-souris prêtes à décoller, les cheveux roux se font plus rares sur le crane bulbeux, le menton est devenu volontaire et le même regard bleu très clair n'exprime plus une rêverie nonchalante mais une autorité absolue et une mélancolie absolue.

C'est mon autre oncle, Joshua Singer, Shiya, pour les intimes, le préférè de ma mère qui se jette sur lui avec un grand cri de joie. Il se dégage, fait un pas en arrière et la fixe d'un regard dans lequel la douleur se mêle à la répugnance. Il dit ce regard : toi, Hindele tu as été invitée ici par compassion, non par amour alors s'il te plaît reste à ta place.
Swider est composé de petites datchas éparpillées ici et là dans la forêt de pins. C'est là que l'intelligentsia Yiddish passe l'été. Shiya installe pour moi un petit lit de camp dans le living de la famille. Je n'ai aucune idée où ni avec qui est logée ma mère. Elle se joint à nous pour les repas, mais sinon passe son temps à participer aux conciliabules fiévreux que tiennent tous ces poètes et écrivains.

Il n'y a pas d'autres enfants de mon âge, je suis obligé de m'amuser tout seul - je m'adonne donc à une nouvelle forme de sport : l'observation d'oncles et je me rends compte que je ne suis pas seul a le pratiquer. Toute la dacha bruisse de rumeurs et de murmures à propos des rapports entre les deux frères Singer.

Moi qui écoute et à qui personne ne fait attention, j'entends encore et toujours le même refrain : un jour le jeune Yitchak va devancer (en Yiddish ibervaksen, devenir plus grand que ) son frère aîné. C'est vrai disent-ils, que Joshua Singer a déjà publié un roman, "Perl", ce qui lui a valu d'être nommé correspondant du journal yiddish New Yorkais "Forverts" et de devenir riche du jour au lendemain mais sous son air hautain il cache une peur bleue du talent latent d' Yitchak. Il joue le rôle du grand frère protecteur et Yitchak celui du jeune frère soumis et admirateur, mais en fait, disent les initiés, tout cela n'est qu'une variation sur le thème d'Abel et de Cain. Yitchak n'est pas dupe et attend son heure pour laisser éclater le ressentiment qui mijote en lui.

Tous les jours je suis chargé par ma tante Genya d'aller chercher mes deux oncles à déjeuner. D'abord je cours à la recherche d' Yitchak. Il faut regarder en haut car il passe ses matinées dans les branches d'un pin. Il faut trouver le bon arbre. Que fait-il là haut ? Il lit, en Yiddish, en Hébreu, en Polonais, en Allemand, la prose et la poésie, il étudie la philosophie, surtout Spinoza et Kant. A l'époque il a 22 ans et sous des pseudonymes divers, pas encore Bashevis Singer, il écrit à la va-vite des romans à l'eau de rose pour des journaux Yiddish, il publie aussi des entretiens caustiques et rédige des critiques littéraires féroces.

Il a aussi entrepris de traduire en Yiddish La Montagne Magique de Thomas Mann. Tout ça est payé presque rien, mais ça lui suffit, il ne fume pas, ne boit pas, est végétarien, d'ailleurs il mange à peine.

Vers l'heure du déjeuner je ne suis pas le seul à chercher Yitchak, une foule d'écrivains se tient massée en bas de son arbre. Ils attendent qu'il descende et veuille bien les gratifier d'une de ses performances car, paraît il, il n'y a pas un clown dans toute la Pologne qui puisse rivaliser en drôlerie avec mon oncle Yitchak. En attendant, les écrivains discutent, ils disent que Yitchak n'a encore rien écrit de personnel, qu'il aura du mal à trouver sa voie, car il doit puiser dans le même vécu que celui de son frère aîné. Mais il y arrivera, car il va conjuguer le réalisme avec le surréel, avec la superstition même, celle qui est méprisée par les rationalistes, mais qui fait partie intégrante de la nature humaine. Et vu son don pour la raillerie, la dérision et la moquerie il offrira à son lecteur ce même divertissement singulier, qu'eux-mêmes attendent maintenant au pied de l'arbre, au risque d'être en retard pour leur propre déjeuner. Finalement Yischak daigne descendre ; il se laisse couler le long du tronc tel un écureuil. On fait cercle autour de lui, on lui prie de faire une de ses inimitations ; on lui donne le choix entre deux célébrités locales : un mystique fou ou un poète alcoolique. Yitchak mime la perplexité, comme s'il n'arrivait pas a choisir - lentement les secondes - ou les minutes- s'écoulent et nous nous rendons compte qu'il n'est plus là, il s'est évanoui, tel un spectre, on tourne la tête, à droite, à gauche, il n'y a plus d'Yizchak, il n'y aura pas de comédie. Tout cela m'a mis en retard, je cours chercher mon autre oncle.

Lui aussi est en l'air - dans le grenier d'un bungalow abandonné, sous un toit cassé ou nichent les oiseaux - il écrit. Sa plume cours sur le papier et je reste debout respectueusement en attendant qu'il la pose un instant pour lui délivrer mon invitation à déjeuner. Il ne m'adresse jamais la parole et pourtant un jour il brise le silence pour me demander dans quelle langue je pense - le yiddish ou l'anglais - Je réfléchis longuement et finalement je réponds "ni l'une, ni l'autre". Il me contemple d'un air de profonde mélancolie et ne m'adressera plus jamais la parole. Un matin chaud de cet été 1926 j'aperçois une femme squelettique, toute habillée de noir, qui marche avec précaution sur le sable brûlant. C'est ma grand-mère Bathsheva. Je la reconnais car elle est telle que ma mère me l'a si souvent décrite. Mais elle est maintenant plus vielle, les sourcils ne sont plus rouge vifs et les lèvres minces sont du même bleu clair que les yeux immenses. Il paraît qu'elle et mon grand-père sont arrivés durant la nuit. Je suis fasciné par ce visage décharné avec ses pommettes si pointues, ce nez si long, ce menton si volontaire et je me demande comment dans cette tête minuscule comme celle d'un oiseau peut se loger tout ce savoir, tous ces volumes de Torah, de Talmud et de Kabbala. Je sais par ma mère qu'elle ne peut pardonner à son Dieu de l'avoir faite femme, elle qui aurait pu être un grand rabbin. Son mari, mon grand-père, c'est tout le contraire, il a le pas délicat et dansant d'une ballerine. Avec ses papillotes couleur d'or, sa barbe blonde et frisée, son habit noir de rabbin a l'air d'un déguisement. Dans ce visage enfantin le regard est doux et sage à la fois. A présent je vois Yitzak et sa mère qui se promènent tous les jours dans les bois, ils ne se disent pratiquement rien. Je suis frappé par la froideur et la distance qui semble exister entre eux. Ils se ressemblent : la même pâleur, la même maigreur, le même aspect spectral, le même regard bleu acier, dur et méprisant. Par contre quand il se promène avec mon grand-père Reb Pinchas Menachem, Yitchak devient quelqu'un de différent. Il l'écoute parler pendant des heures et quelque chose de la tendresse, de l'émerveillement et de la ferveur de son père se reflète sur son propre visage. Il semble se régaler, se délecter, se nourrir des merveilles et des miracles du Hassidism. Pendant cette visite, il est beaucoup question de mon oncle Moshe, le plus jeune des frères Singer. Il parait que c'est lui le meilleur cerveau de la famille, un leader, un orateur hors pair qui prêchait le retour à la Terre Promise dans les synagogues jusqu'à ce que sa mère décide que ce fils, au moins, serait ultra religieux. Il n'est donc pas venu à la réunion familiale par crainte de se frotter à une femelle dans un compartiment bondé du train. Bathsheva est fière de son œuvre, ses autres enfants en sont désolés. Shiya dit les dents serrées : "Notre mère a gagné, elle a broyé son âme". Yitchak dit d'un ton résigné : "Notre mère se félicite d'avoir sauvé son âme des feux de l'enfer dans lesquels nous, ses autres enfants, seront jetés " Ma mère, Hindele est indignée mais pas étonnée "Notre mère lui a enlevé l'envie de vivre, elle l'a enterré vivant" dit-elle. Un jour je ne vois plus mes grands-parents. Ils sont partis comme ils sont venus, durant la nuit. L'automne est dans l'air. Un corbeau solitaire se perche sur la véranda. Il replie ses ailes et émet un croassement.

A la demande de Shiya, Yitchak nous emmène sa sœur et moi au Théâtre Yiddish de Varsovie. On y joue une farce intitulée Redactor Katchke, qui peut se traduire comme Le Canard du Rédacteur en Chef. Il y a un gag répété à l'infini qui fait hurler de rire le public. Chaque fois que le rédacteur apoplectique ouvre la bouche il postillonne tellement que les autres personnages sont obligés de s'abriter derrière un parasol ou un chapeau de paille. Oncle Shiya n'a obtenu que deux billets gratuits, donc Yitchak nous a modestement tassés tous les trois dans deux fauteuils malgré le fait que ceux de chaque coté de nous sont vides. Au bout d'un moment je m'ennuie un peu, mon attention se tourne vers Yitchak, lui ne daigne pas accorder un seul regard vers ce qui se passe sur scène. Il considère certainement que cette farce stupide est à notre niveau d'intelligence, mais lui-même regarde ailleurs, fixe le vide. Je voudrais lui en vouloir, mais je ne peux pas. Bien que ses os pointus s'enfoncent dans mes côtes, il n'est pas là, il est absent, hors de portée. Cet air absent est si constant chez lui qu'à table je m'attends toujours à le voir verser sa cuillerée de soupe dans l'oreille. Mais ça n'arrive jamais. Yizhak semble être la proie de forces contradictoires qui se manifestent par des convulsions, par des rougeurs et des sueurs froides, mais quand cette agitation fiévreuse se calme, il retrouve tout son sang- froid. Après le spectacle, il nous emmène passer la nuit dans l'élégant appartement de Shiya dans la rue Lezna. Tôt le lendemain matin, ma mère et moi partons faire quelques achats pour le petit déjeuner. A notre retour nous sommes confrontés à une sorte de scène de crucifixion. Yitzak est planté, debout dans l'entrée, ses bras en croix, deux jeunes femmes, l'une maigre, l'autre plus potelée le tiennent chacune par un poignet et tirent de toutes leurs forces ; on a l'impression qu'elles vont le déchirer en deux, une moitié d'Yitzak valant mieux que pas d'Yizhak du tout. Lui affiche sur son visage tourmenté, le sourire résigné du pseudo martyre. L'été le plus magnifique de ma jeune vie prend fin. De nouveau nous voici à la Gare Centrale de Varsovie avec Yitzak qui cette fois nous dit adieu, de nouveau il décoche dans la direction des joues de ma mère deux bisous qui ratent leur cible. Nous montons dans le train et restons debout dans le corridor. Ma mère fait des grands signes par la fenêtre. Heureusement elle est myope et ne voit donc pas que depuis un bon moment Yizhak n'est plus sur la plate-forme. Les portes du train claquent, la locomotive siffle, le train s'ébranle et nous sommes repartis vers l'Angleterre. Je me promets de revenir un jour à Swider.

Ça n'arrivera jamais...

Maurice Carr, Israël Joshua Singer et Isaac Bashevis Singer
par Lola Carr, fille de l'écrivain A.M. Fuchs, femme de Maurice Carr
Maurice Carr, Israël Joshua Singer et Isaac Bashevis Singer par Lola Carr,
née à Vienne, fille de l'écrivain A.M. Fuchs, femme de Maurice Carr, journaliste et écrivain

Isaac Bashevis Singer par Hazel Karr
Isaac Bashevis Singer par Hazel Karr

Isaac, Esther et Bashevis singer par Hazel Karr
Isaac, Esther et Bashevis Singer par Hazel Karr